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L’usage des substances vendues comme antibactériens est-il souhaitable? Plusieurs spécialistes se posent cette question. La première chose à savoir est que, à moins d’avoir besoin d’une asepsie totale, comme à l’hôpital, un antibactérien n’offre aucun avantage par rapport à un savon ordinaire.

Lorsqu’on le fait mousser, un savon standard permet d’éliminer les bactéries et les saletés en les émulsionnant (les substances graisseuses se retrouvent en suspension dans l’eau) et en provoquant leur élimination mécanique lors du rinçage. Un bon lavage au savon (un savon non technologique, en pain) élimine près de 100% des bactéries, germes et saletés des mains et autres surfaces. Le seul hic, c’est qu’il faut prendre le temps de se laver les mains! Pour être efficace, le savon doit être en contact avec la peau et être activé ou moussé suffisamment longtemps pour déloger les saletés incrustées. Il faut donc se laver les mains durant 1 à 2 minutes en portant une attention particulière aux endroits les moins accessibles, comme les ongles et les plis.

Les détergents ou surfactants (comme le fameux lauryl sulfate de sodium ou SLS en anglais) font sensiblement la même chose, mais ont la fâcheuse capacité d’être trop efficaces et de décaper la peau et les muqueuses. Ainsi, les rince-bouches et dentifrices qui contiennent du lauryl sulfate (souvent, ce n’est pas écrit sur l’étiquette) peuvent causer des irritations des muqueuses de la bouche et des aphtes (ulcères). Certains incriminent aussi le lauryl sulfate dans certaines formes de cancer.

Sous l’impulsion du modèle américain, tous les germes sont un jour devenus l’ennemi à combattre. On nous a donc convaincu d’utiliser, à la maison, des produits d’hôpital pour combattre les dangereuses bactéries!

Substances antibactériennes

Eau de javel (chlorates)

Les premières substances utilisées ont été l’eau de javel et l’iode. Les chlorates sont de relativement bons antiseptiques, mais très caustiques et irritants. En plus, ils décolorent les tissus et, pour l’odeur, on a déjà senti mieux! Les chlorates nous arrivent carrément du 18e siècle (1784), époque des grandes épidémies. On y utilisait déjà la solution Dakin (eau de javel dans l’eau) pour désinfecter les plaies. Encore aujourd’hui, ce sont les chlorates qu’on utilise dans les piscines, même si on sait que ce n’est pas la meilleure solution…

Iode

L’iode (teinture d’iode [vers 1800], Proviodine®) est probablement le désinfectant le plus puissant. C’est d’ailleurs l’iode qu’on utilise encore aujourd’hui pour désinfecter les plaies et pour aseptiser avant une opération. Il a le défaut de tacher et son odeur est puissante.

Alcool

L’alcool, éthylique (à boire) ou isopropylique (à friction), est un antiseptique intéressant, mais uniquement lorsque sa concentration atteint 70%. Malheureusement, à cette concentration, l’alcool est très irritant et brûle les plaies ouvertes. Les gels antiseptiques qui pullulent suite à la paranoïa du H1N1 sont des gels à base d’alcool dans lesquels on a cherché à réduire l’effet irritant par l’ajout d’hydratants. Notez que la donnée scientifique sur laquelle on se base pour vendre tous ces push push antiseptiques n’est pas très solide (voir Les gels antibactériens sont-ils utiles?). On a comparé l’usage de gels antiseptiques à… rien du tout (aucune autre méthode d’hygiène de base)!(1) Bien sûr qu’une certaine hygiène, quelle qu’elle soit, est mieux que rien! On utilise ensuite les résultats de cette étude pour nous convaincre de remplacer le lavage de main par des gels antiseptiques à base d’alcool…

Le lavage normal des mains est aussi, sinon plus efficace que ces gels. Il faut bien sûr se laver les mains avant et après avoir manger et après être allé à la toilette (selon une nouvelle étude, seulement 70% des hommes le font… contre 90-93% des femmes).(2)

Ammoniums quaternaires

Les ammoniums quaternaires se retrouvent principalement dans des rince-bouches et des pastilles. Ils ne sont pas très stables et ne peuvent pas être mélangés avec n’importe quoi. Le plus connu des antiseptiques de cette classe est le cétylpyridium. C’est un composé de cette famille, le chlorure de benzalkonium, qui se retrouve dans le fameux papier intelligent (qui relâche l’antiseptique lorsqu’il est mouillé).

Pour citer Philippe Santerre (L’après-midi porte conseil, Radio-Canada), comme nivellement par le bas, on ne peut pas trouver mieux: du papier intelligent!!! Encore un coup de marketing. Sachez que ce fameux papier, au delà de la prouesse technologique qu’il représente, n’offre aucun avantage par rapport au lavage correct des mains.

Triclosan(3,4)

Le dernier né des antiseptiques ou antibactériens dans cette guerre de marketing est le triclosan. Par rapport aux autres, il a l’avantage d’être stable, insipide et incolore. MAIS, cet antiseptique, et surtout son usage débridé, entraine des conséquences perverses. Dans la communauté scientifique, plusieurs gardent quelques doutes quant à l’innocuité de ce produit:

Comme il est stable, lorsqu’on l’utilise dans un savon ou un nettoyeur, le triclosan se retrouve intact dans l’environnement. Une petite partie est absorbée par la peau et les muqueuses, une faible quantité est ensuite dégradée dans les égouts et les usines d’épuration, mais la majeure partie de cette substance se retrouve telle quelle dans l’eau (entre autres, la nappe phréatique). Le triclosan a une demi-vie de 12 jours dans l’environnement.(5)

Le triclosan est un perturbateur endocrinien (6) dont les effets ont été constatés chez des amphibiens, grenouilles et autres. On lui attribue aussi l’augmentation de la proportion des femelles chez certaines espèces d’escargots et de moules. Le triclosan a montré une toxicité chronique et aiguë chez les espèces aquatiques. De plus, le triclosan est biocumulatif, c’est-à-dire qu’il s’accumule dans la chaine alimentaire.(7) Son impact écologique commence à faire la machette. On se rend compte qu’il est potentiellement aussi dévastateur que les pesticides, surtout considérant que son usage augmente.

Chez nous, humains, l’effet perturbateur hormonal du triclosan est encore mis en doute parce qu’il est peu absorbé. Mais la question se pose: est-ce que, tout comme pour les BPA (bisphénols aromatiques), on est en train de passer outre à l’alarme sonnée par les scientifiques? (voir à ce sujet Les perturbateurs hormonaux: une menace réelle!)

Des risques pour la santé?

Vivre dans un environnement super propre, aseptisé, pourrait entrainer des risques pour la santé. C’est l’idée derrière la théorie hygiéniste qui affirme que, parce que nous avons grandi dans un environnement trop propre, notre système immunitaire n’apprend pas les bonnes choses et cela nous rend plus susceptibles aux allergies et aux infections.

Résistances bactériennes

Un autre effet du triclosan et de tous les antibactériens est le risque théorique de créer des formes de résistances bactériennes. On connaît tous les bactéries résistantes qui font la manchette: le C. difficile, le SARM, et toutes les autres infections nosocomiales (attrapées en hôpital). Ces éclosions sont-elles reliées de près ou de loin à l’usage des antiseptiques? Certains experts le croient. D’ailleurs, un panel d’experts de la FDA américaine (the Environmental Protection Agency’s Office of Research and Development) (8) a trouvé que le triclosan est un perturbateur hormonal de type œstrogénique, mais aussi qu’il peut entrainer des troubles thyroïdiens chez l’homme. En août dernier, des médecins de l’Association médicale canadienne ont demandé d’en interdire la vente, tout simplement.(9)

L’usage d’un antiseptique comme le triclosan dans un véritable désinfectant pour les plaies, passe encore, mais dans un produit de consommation courante comme un dentifrice (les produits qui prétendent tout faire, les total, en contiennent) ou un savon à main, les antibactériens ne sont que des arguments de marketing douteux et non sans danger.

Vive le bon vieux savon qui fait un travail efficace tant pour la propreté que pour la prétendue contagion!

Références:

1. Hubner NO, Hubner C, Wodny M, Kampf G, Kramer A. Effectiveness of alcohol-based hand disinfectants in a public administration: Impact on health and work performance related to acute respiratory symptoms and diarrhoea. BMC Infectious Diseases 2010, 10:250doi:10.1186/1471-2334-10-250.

2. Petrochko C. ICAAC: Public Hand-Washing at All-Time High. MedPage Today

3. Fang JL, Stingley RL, Beland FA, Harrouk W, Lumpkins DL, Howard P. Occurrence, Efficacy, Metabolism, and Toxicity of Triclosan. J Environ Sci Health C Environ Carcinog Ecotoxicol Rev. 2010 Jul;28(3):147-171. PubMed PMID: 20859822.

4. http://en.wikipedia.org/wiki/Triclosan

5. Gatidou G, Vassalou E, Thomaidis NS. Bioconcentration of selected endocrine disrupting compounds in the Mediterranean mussel, Mytilus galloprovincialis. Mar Pollut Bull. 2010 Sep 16. [Epub ahead of print] PubMed PMID: 20850845.

6. Stoker TE, Gibson EK, Zorrilla LM. Triclosan exposure modulâtes estrogen-dependent responses in the female wistar rat. Toxicol Sci. 2010 Sep;117(1):45-53. Epub 2010 Jun 18. PubMed PMID: 20562219.

7. Jackson J, Sutton R, Sources of endocrine-disrupting chemicals in urban wastewater, Oakland, CA, Sci. Total Environ. (2008), doi:10.10116/j.scitotenv.2008.06.033.

8. FDA Warns of Risk in Antibacterial Additive

9. Water pollution caused by cosmetic chemicals, cleaning supplies and plastics

Pour en savoir plus:

1. http://www.ewg.org/schoolcleaningsupplies/executivesummary

2. http://www.ewg.org/schoolcleaningsupplies/safecleaningtips

photo: Thegreenj

6 commentaires

  1. Bonjour M. Dionne,

    merci pour vos excellents articles!

    Concernant le lauryl sulfate de sodium, le dentifrice de marque Auromère en contient mais on précise qu’il provient de l’huile de noix de coco indien. D’après vous, est-ce que cela fait une différence (i.e. non toxique)?

  2. Bonjour M. Dionne,
    (ceci est un commentaire général)

    Cela fait déjà un petit bout de temps que je suis abonné à vos envois d’articles et j’apprécie grandement vos articles jusqu’à maintenant. Je suis moi-même praticien en santé (ergothérapie et massothérapie), ai de l’intérêt pour les médecines douces et suis régulièrement fâché de l’incohérence de certaines pratiques pharmacologiques, marketing en santé, etc…

    Je suis d’autant plus heureux de voir que vous utilisez et répandez vos connaissances et avis pharmacologiques avec la rigueur scientifique occidentale, mais aussi jugement, cohérence, tout en tenant compte des aspects sociaux, historiques, économiques, santé à long terme, écologiques, etc… dans vos prises de position.

    Vous m’aidez à me réconcilier avec le monde pharmacologique!! J’apprends beaucoup de vos envois et me fait un plaisir de les diffuser aux 4 vents.

    J’aime aussi le ton de vos articles qui informent, donnent votre position tout en incitant à réfléchir plutôt qu’en donnant une réponse dogmatique. Vous contribuez donc à construire une culture éduquée qui sauras mieux se prendre en charge au niveau de la santé…la seule solution durable en santé à mon avis!!! Je vous remercie donc grandement et vous encourage à poursuivre en ce sens. Merci!!

    Au plaisir de vous lire à nouveau,

    Christian

    1. Merci Christian,
      Votre commentaire me touche parce vous mentionnez exactement ce que je tente de faire… Donc, je dois bien réussir quelque part. 🙂
      Merci
      Santé!

  3. Bonjour Jean-Yves,

    Dans votre second paragraphe, vous parlez de savon non technologique, en pain; à votre avis, qu’en est-t-il des savons à mains liquides, sans antibactériens?

    1. Bonjour Chérine,
      Je n’ai pas fait le relevé, mais dès que la mention antibactérien ou encore le mot triclosan n’apparaît pas sur l’étiquette, il devrait être exempt. Une autre approche, un produit bio, par définition, ne contient pas de triclosan puisqu’il est synthétique.
      Santé!

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