• Recherche

Si vous êtes un lecteur assidu de ce blogue, vous savez qu’à plusieurs reprises, j’ai critiqué les études cliniques et les compilations d’études (revues systématiques et méta-analyses) parce que ces méthodes sont trop souvent mal adaptées à la réalité d’un (ou de plusieurs) produit naturel ou nutriment. Dans Les études cliniques sont-elles les meilleurs outils pour évaluer les effets des nutriments?, j’ai abordé la question des études dans lesquelles on compare un groupe qui reçoit un nutriment en supplément à un groupe qui ne le reçoit pas, sans tenir compte des apports alimentaires et des taux sanguins. Il est évident que les résultats ne peuvent être digne de foi puisque le groupe placébo peut avoir un taux sanguin supérieur au groupe traitement.

Presque toutes les études qui arrivent à la conclusion que les vitamines n’ont pas d’effet, ou pire qu’elles augmentent le risque de mortalité, cachent aussi un autre problème: celui des études de cohorte qui tirent leurs données de questionnaires. Ces études sont impressionnantes à cause de leurs nombres élevés de participants (plusieurs dizaines de milliers), mais les informations qu’elles fournissent sont biaisées.(1) Le biais le plus important, mais pas le seul, provient de la méthode: un questionnaire. En effet, tous les questionnaires se basent sur la mémoire des participants et leur bonne volonté à les remplir. Si je vous demande de vous souvenir de ce que vous avez mangé mardi de la semaine dernière, il y a fort à parier que le souvenir ne sera ni facile d’accès, ni précis. De plus, les participants ont tendance à améliorer l’image qu’ils projettent… Ces méthodes apportent donc toujours un biais que certains auteurs chiffrent à plus de 40% d’erreur… Un article du magazine Popular science titrait d’ailleurs: 40 Years of U.S. Nutrition Data Is “Fatally Flawed” and “Physiologically Implausible” (40 années de données nutritionnelles américaines sont « fatalement défectueuses » et « physiologiquement invraisemblables ».(2)

Lire aussi : Multivitamines: bienfaisantes, neutres ou néfastes?, Une étude sur les multivitamines et Mauvaise science ou mauvais journalisme?

Enfin, une publication qui va plus loin dans son analyse

Récemment, une publication importante vient rafraichir tout cet embrouillamini : le U.S. Preventive Services Task Force (USPSTF), le groupe de travail du gouvernement américain sur les services de prévention, affirme que plusieurs problèmes, dans les études cliniques et les données publiées concernant les suppléments, empêchent de tirer des conclusions valables.(3)

Le groupe de scientifiques indépendants ANH-USA (Alliance for Natural Health) a analysé la publication et en a tiré des grandes lignes que je veux partager avec vous.(4) Au-delà des conclusions habituelles auxquelles on peut s’attendre d’une telle organisation (on ne peut pas recommander les vitamines pour prévenir les maladies cardiovasculaires ni les cancers, conclusions qui, elles, ont été reprises dans les médias américains), le USPSTF est allé plus loin dans son analyse:

  1. les études sur les suppléments alimentaires devraient être conçues différemment de celles sur les médicaments;
  2. les études existantes sur les suppléments alimentaires ne sont pas représentatives de la population générale et ne montrent pas de vraies différences dans les sous-groupes;
  3. La recherche devrait cibler ceux qui ont des carences dans le ou les nutriments testés, plutôt que des patients ayant des taux optimaux;
  4. Les désaccords concernant ce qu’est un taux de nutriment approprié entravent les progrès dans la compréhension des avantages potentiels de compléments alimentaires;
  5. À cause de ces facteurs, en utilisant l’approche médicale conventionnelle, il n’y a simplement pas assez de données probantes pour déterminer si les multivitamines, les vitamines A, C et D (avec ou sans calcium), le sélénium et l’acide folique peuvent ou non prévenir les maladies cardiovasculaires et les cancers.

En bref, qu’est-ce que ça veut dire ?

Les modèles d’études cliniques et d’études cohortes utilisés ont été conçus pour évaluer la pertinence des médicaments et non celle des produits complexes (comme les plantes médicinales) ou des substances déjà présentes dans l’environnement (nutriments). Il faudrait donc développer des modèles qui tiennent compte de ces facteurs.

Une bonne étude

Pour que les résultats des études sur des nutriments puissent être valables, il faut respecter les deux points suivants:

  1. évaluer les taux sanguins et les apports alimentaires de tous les groupes (incluant le groupe contrôle), pas seulement la dose administrée;
  2. respecter le consensus des experts scientifiques en ce qui concerne la dose et/ou le taux sanguin adéquat. Prenez l’exemple de la vitamine D dont je parle souvent. Santé Canada et l’Institut de médecine prétendent que le taux adéquat est de 50nmol/l, alors qu’il y a un consensus assez large dans la communauté scientifique pour affirmer que le taux de base est de 75nmol/l.

Pourquoi ces critères de qualité, qui semblent si évidents, ne sont-ils pas utilisés plus souvent? Si la communauté scientifique et les éditeurs de magazines scientifiques arrêtaient de faire de la polémique inutile et mettaient un peu d’effort pour améliorer les études, nous aurions certainement plus d’outils de qualité pour juger de l’effet des divers produits de santé naturels. Au lieu de cela, nous nageons dans une perpétuelle confusion. Pourtant, les produits de santé naturels (vitamines, nutriments, plantes médicinales, etc.) coutent beaucoup moins chers que les outils pharmacologiques en vogue. Si la preuve était meilleure, l’usage deviendrait peut-être plus approuvé et l’effet final serait une meilleure qualité de vie et des couts de santé beaucoup moindre.

En ces temps d’élections au Québec, je souhaite que les «vraies affaires» soient entendues! 🙂

 

Références :

  1. Archer E, Hand GA, Blair SN. Validity of U.S. nutritional surveillance: National Health and Nutrition Examination Survey caloric energy intake data, 1971-2010. PLoS One. 2013 Oct 9;8(10):e76632. doi: 10.1371/journal.pone.0076632. eCollection 2013. PubMed PMID: 24130784; PubMed Central PMCID: PMC3793920.
  2. Nosowitz D. 40 Years Of U.S. Nutrition Data Is « Fatally Flawed » and « Physiologically Implausible ». Popular science. 2013 oct 10.
  3. Fortmann SP, Burda BU, Senger CA, Lin JS, Beil TL, O’Connor E, Whitlock EP. Vitamin, Mineral, and Multivitamin Supplements for the Primary Prevention of Cardiovascular Disease and Cancer: A Systematic Evidence Review for the U.S. Preventive Services Task Force [Internet]. Rockville (MD): Agency for Healthcare  Research and Quality (US); 2013 Nov. PubMed PMID: 24308073. Aussi disponible sur le site de l‘organisation : http://www.uspreventiveservicestaskforce.org/uspstf14/vitasupp/vitasuppfinalrs.htm
  4. Major Medical Organization: “We Shouldn’t Be Studying Supplements as If They Were Drugs” 4 mars 2014 sur le site de Alliance for Natural Health http://www.anh-usa.org/
  5. Gagnier J, Boon H, Rochon P, Barnes J, Moher D, Bombardier C; CONSORT Group. Improving the quality of reporting of randomized controlled trials evaluating herbal interventions: implementing the CONSORT statement Explore (NY). 2006 Mar;2(2):143-9. Erratum in: Explore (NY). 2006 Jul-Aug;2(4):293. PubMed PMID: 16781628.
  6. Gagnier JJ, Boon H, Rochon P, Moher D, Barnes J, Bombardier C; CONSORT Group.  Reporting randomized, controlled trials of herbal interventions: an elaborated CONSORT statement. Ann Intern Med. 2006 Mar 7;144(5):364-7. PubMed PMID: 16520478.

7 commentaires

  1. J’apprécie toujours vos précisions, vos nuances…qui enrichissent nos connaissances et nous aident à faire de meilleurs choix.
    Continuez, c’est tellement important.
    Merci!

  2. En France, nous avons eu l’étude Suvimax qui a montré une diminution très importante des cancers chez les hommes (pas chez les femmes) avec des suppléments en vitamines…

    1. Bonjour Catherine
      Contrairement aux études que je critique, SU.VI.MAX était une étude d’intervention où on a donné un complément alimentaire. Beaucoup plus intéressant malgré les limites.
      Santé!

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée.

*

Pour vous, je garde un pied dans la science et l’autre dans le gros bon sens.