Pourquoi est-il rare de trouver une étude clinique qui confirme les bienfaits de tel ou tel nutriment? Combien de fois avons-nous vu des manchettes à sensations affirmant haut et fort que la diète ne fonctionne pas pour maigrir, que les vitamines et/ou minéraux sont inefficaces contre une maladie en particulier? Un exemple récent d’une telle manchette est l’étude publiée en janvier 2009 qui affirme que la vitamine C, la vitamine E et le bêta-carotène n’offrent aucune protection contre le risque de cancer.(1)

Doit-on considérer tous ceux qui prônent une alimentation saine comme des hurluberlus irrationnels? Est-il possible d’envisager qu’une diète chips et café puisse être sans incidence pour notre santé?

Ces manchettes sont la conséquence de plusieurs problèmes: désir de sensationnalisme (compréhension volontairement partielle de la part de médias pour faire de la bonne nouvelle, au détriment du bon journalisme et de la bonne science), perception des résultats de l’étude (préconception) et problèmes de méthodologie.

Le problème des médias est bien connu. Certains journalistes (ou la ligne éditoriale, au choix) choisissent des manchettes pour le sensationnalisme ou la controverse plutôt que pour l’information réelle véhiculée. Mais mon but n’est pas de faire ici le procès de la presse, ni d’ailleurs de discuter de la subjectivité de certains chercheurs. J’aimerais plutôt porter à votre attention une réalité rarement abordée pour expliquer les résultats décevants de plusieurs de ces études. Cette réalité découle de problèmes majeurs de méthodologie: un grand nombre de chercheurs applique aveuglément les mêmes principes de recherche aux nutriments qu’aux médicaments. Cela n’est pas réaliste, et voici pourquoi.

Le placebo

Un des aspects les plus importants des études cliniques est la notion de placebo (et de groupe placebo). Dans le contexte d’une étude clinique, un placebo est défini comme une substance inerte qui imite le produit/médicament étudié. Le groupe placebo reçoit donc la fameuse pilule de sucre inerte pour permettre de comparer l’effet du médicament sur l’autre groupe. Cette charade est nécessaire pour éliminer l’impact psychosomatique de l’acte de prendre une pilule. Tout le monde sait qu’une partie de l’effet de tout médicament est attribuable au simple fait de prendre une pilule: on suppose qu’elle va nous faire du bien, alors on se sent déjà mieux! C’est l’effet placebo.

Dans le cas d’une étude sur un médicament, le groupe placebo est facile à déterminer puisque les individus qui le composent n’ont aucune trace du médicament dans leur organisme. Dans le cas d’une étude sur une formule de nutriments, quoique le placebo soit également un produit inerte, le groupe placebo devient problématique. Si on étudie des vitamines, par exemple, les individus du groupe placebo n’en sont jamais exempts. En dehors d’un contexte expérimental extrême, personne n’a une absence totale de vitamine dans le corps. Qui plus est, si des individus du groupe placebo sont friands d’aliments riches en vitamines (disons de kiwis, pour la vitamine C), ils pourraient avoir un taux sanguin de vitamine C plus élevé que ceux du groupe traitement!

Comment peut-on obtenir une comparaison valide entre deux groupes si le groupe placebo ne peut pas avoir de taux inexistants et s’il est possible que le groupe thérapeutique ait des taux inférieurs au groupe placebo ?

Ce petit DÉTAIL jamais avoué est le talon d’Achille des études cliniques en nutrition.

Nutriments hors contexte

Un autre vice de forme des études cliniques en nutrition est paradoxalement une qualité lorsqu’on évalue des médicaments. En effet, pour un médicament, on veut pouvoir contrôler l’environnement complètement (du moins en autant que possible) pour éliminer les facteurs confondants comme les interactions médicamenteuses qui pourraient biaiser les résultats.

Par contre, dans la vraie vie, jamais un nutriment ne peut exister isolé des autres. Aucun aliment n’est source d’un seul nutriment. Il est vrai que des nutriments servent de marqueurs de la consommation de certains types d’aliment. Le taux sanguin d’omégas 3 à chaîne longue (AEP et ADH), par exemple, est un marqueur de la consommation de poisson. Le poisson est cependant beaucoup plus qu’une simple source d’omégas 3, si bénéfiques soient-ils.

Ainsi, l’effet d’un nutriment, une vitamine ou une molécule alimentaire sorti de son contexte ne peut pas être représentatif de l’impact que l’aliment complet pourrait avoir. Un nutriment ne fonctionne pas de façon isolée, comme un médicament.

Cette notion toute pharmacologique qui veut qu’une molécule (naturelle, alimentaire ou synthétique) n’agisse que sur un seul récepteur pour ne provoquer qu’une seule réaction est simpliste, mais par trop commune. Les effets adverses des médicaments sont la preuve que le corps ne fonctionne pas selon cette règle. Par définition, les nutriments fonctionnent en une synergie de plusieurs substances inter reliées.

Le modèle d’études cliniques randomisées est une source d’information importante parce qu’il permet d’isoler les substances dans un contexte défini, mais ce modèle ne doit pas être la seule source d’information. Les résultats des études cliniques doivent être pondérés avec ceux des études d’observations (épidémiologie, cohortes, cas cliniques, etc.) et ces informations doivent être jugées en fonction de l’expérience clinique des professionnels compétents (sans parler de l’expérience de tous les utilisateurs et autres individus informés). Une étude négative, si bien faite soit-elle, n’invalide pas les résultats positifs de toutes les autres études. Tout au plus peut-on prétendre que dans ce contexte, chez ces individus, les résultats ont été négatifs: une autre source d’information, une autre goutte d’eau dans l’océan de la connaissance.

Ce n’est pas en contemplant une goutte d’eau dans un microscope qu’on pourra comprendre les grands mouvements de l’océan! Par contre, cette observation nourrit la connaissance globale.

Jean-Yves

Références:

1. Lin J, Cook NR, Albert C, Zaharris E, Gaziano JM, Van Denburgh M, Buring JE, Manson JE. Vitamins C and E and beta carotene supplementation and cancer risk: a randomized controlled trial. J Natl Cancer Inst. 2009 Jan 7;101(1):14-23.

2. Stephen Daniells, PhD, rédacteur scientifique chez nutraingredients a publié 2 éditoriaux éloquents sur le sujet : Are clinical trials short-changing us? 11-Dec-2008 & Clinical trials – gold standard or white elephant? 25-Jun-2007

3. Heaney RP. Nutrients, endpoints, and the problem of proof. J Nutr. 2008 Sep;138(9):1591-5.

7 commentaires

    1. Bonjour Pierre-Paul,
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      Merci de votre intérêt!
      Michèle (Webmestre)

  1. Je suis tres content de cet article et vous en remercie bcp, mais il une seule chose que Mr Jean Yves oublie, c’est que meme les molecules des medicaments contiennents des nutriments et que dans certaines conditions certains acides amines, ….peuvent se transformer en antibiotiques. certaines vitamines inhibes biochimiquement par competitions le developpement des certains micro organismes, c’est le cas de PABA qui se trouve dans l’acide folique. Soyons du tout prudent meme si personnellement je suis tout a fait d’accord avec les difficultes qu’ont les etudes cliniques en general.
    Je proposerais que des etudes plus poussees cliniques puissent etre menees afin de contribuer a l’etat de sante des populations.
    Merci.
    Lupupu Itongwa
    Medecin Nutritionniste/RDC

    1. Bonjur Lupupu,
      Merci pour votre commentaire. Je suis tout à fait d’accord. Il y a 2 problèmes à résoudre pour obtenir de meilleurs études cliniques : 1- le financement des études qui ne génèrent pas de données profitables pour quelqu’un (lire une compagnie qui fabrique un produit ou une machine), mais bien des données intéressantes pour la santé d’une population. 2- le modèle même des études ne s’applique pas très bien à la recherche lorsque la question (end point) est plus floue, comme pour évaluer l’effet de tel ou tel aliment. Il faut donc chercher à créer de nouvelles façons de concevoir les études.
      Merci beaucoup .
      Santé!
      JYD

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