Route des épices: le gingembre

 

Cliquez ici pour écouter la chronique du 15 décembre à L’après-midi porte conseil.

En cette froide journée d’hiver, je vous propose un périple aux pays chauds. La route des épices nous amène aujourd’hui là où pousse le gingembre (Zingiber officinalis), ce rhizome charnu originaire de la Chine ou de l’Inde (son origine géographique exacte n’est pas certaine) et cultivé partout où le climat le permet, de l’Asie jusqu’aux Antilles. Paulette Vanier nous apprend que le gingembre est cultivé depuis les tout débuts de l’agriculture, il y a plus de 12 000 ans, mais qu’il a perdu la capacité de se reproduire seul, par la semence.(1) Tous les gingembres sont donc cultivés et reproduits par division végétative du rhizome. On n’a jamais retrouvé les premiers gingembres sauvages qui auraient engendrés les quelques cultivars utilisés aujourd’hui. D’autres plantes, comme plusieurs cultivars d’ail, le blé et le kava, partagent cette étrange caractéristique de ne plus pouvoir se reproduire sans l’intervention de l’homme.

Histoire

Le gingembre apparaît en Europe (où il fait trop froid pour sa culture) grâce aux marchands arabes, environ un siècle avant notre ère. Décrit pour ses vertus médicinales dans les textes des anciens Grecs, le gingembre jouit d’une réputation enviable comme aphrodisiaque (eh oui!), comme tonique digestif, comme fortifiant et contre les rhumes et autres refroidissements. L’empire anglais, sur lequel le « soleil ne se couchait jamais », a été et est encore très friand de cette racine. Pensons au « Ginger Ale » et à son petit frère le « Ginger Beer » (deux boissons pétillantes plutôt différentes au goût), ou encore au gingembre confit, aux biscuits au gingembre (ginger snaps), etc. Les Français, par contre, ont fini par en délaisser l’usage à partir du 18e siècle au profit des saveurs nationales comme les herbes de Provence.(2), Le gingembre se retrouve évidemment dans les cuisines d’Orient: au Viêt-Nam, en Chine, aux Indes, etc. Il est utilisé tant dans la préparation des plats principaux que dans celle des desserts puisqu’il s’allie à toutes les saveurs, qu’elles soient salées ou sucrées.

Botanique

La plante du gingembre est dans la famille des cannas(ces fleurs rouges ou jaunes qu’on peut voir entre autres sur les parterres de la colline parlementaire). Elle mesure environ 1,50m et ses fleurs (en fait, on remarque plutôt ses bractées qui sont des feuilles colorées spécialisées qui entourent les fleurs), sont principalement rouges. Le curcuma (Curcuma longa) est un cousin très connu du gingembre.

Médecine chinoise

Le gingembre est utilisé en médecine traditionnelle chinoise pour plusieurs indications:

·rhumes, obstructions nasales et maux de tête

·toux productives

·ballonnements abdominaux douloureux

·douleurs rhumatismales

·comme hémostatique (pour arrêter les hémorragies)

Il entre dans la formulation de plusieurs produits traditionnels.

Effets

Le gingembre a deux principaux effets: anti-inflammatoire et anti-nauséeux. Il serait d’ailleurs aussi efficace que l’ibuprofène (Advil™) pour soulager l’inflammation.(3,4)

L’usage du gingembre durant la grossesse a déjà fait l’objet de controverse. En effet, la commission E allemande (rédigée en 1988) mentionne une mise en garde durant la grossesse.(5) Cette mise en garde n’est aucunement référencée et même les traducteurs sont en désaccord avec cette restriction. Plusieurs études positives ont été publiées sur l’effet anti-nausée du gingembre durant la grossesse.(6-8) De plus, des méta-analyses arrivent aux mêmes conclusions d’efficacité et d’innocuité.(9,10)Malgré une controverse initiale, il est maintenant communément admis que le gingembre est une réponse efficace et sécuritaire pour les nausées de grossesse. Il semble également efficace pour les nausées très sévères induites par la chimiothérapie.(11)

Plusieurs des effets traditionnellement alloués au gingembre ont été investigués. Son effet tonique sur la digestion s’est vu validé par des études cliniques qui ont démontré qu’il accélère la vidange gastrique.(12)

Le gingembre a aussi un effet stimulant très intéressant contre la fatigue même si la science ne s’est pas attardée à cet effet dans des études cliniques. Ce sont probablement ses principes actifs, gingérols et shogaols, qui procurent une sensation d’énergie. Le gingembre pourrait probablement être classé comme adaptogène, mais comme son effet est rapide, appelons-le plutôt tonique.

Pour ce qui est de l’effet aphrodisiaque tant vanté au Moyen Âge (et encore aujourd’hui)… je n’ai pas trouvé de validation. Il faudra le mettre au même chapitre que le chocolat, le vin ou les huîtres!

Dosage

Le gingembre est reconnu comme GRAS (generally recognized as safe) par la FDA et est donc sécuritaire aux doses alimentaires, sans restriction. Pour son usage contre la nausée, le gingembre est utilisé à raison de 1 à 4 grammes de rhizome par jour, sauf durant la grossesse où la dose est restreinte à un maximum de 2g par jour. Pour l’effet anti-inflammatoire, le dosage de gingembre n’a pas encore été déterminé.

Les molécules efficaces (gingérols et shogaols) sont celles qui lui donnent son goût piquant. Si vous aimez ajouter du gingembre à vos thés ou tisanes, laissez-le infuser suffisamment longtemps pour obtenir ce goût piquant.

Interaction

À cause de son effet anti-inflammatoire, le gingembre est soupçonné d’avoir une interaction avec la warfarine, un anticoagulant (médicament qui éclaircit le sang).(13) Pourtant, 2 études cliniques chez des volontaires sains n’ont pas montré d’interaction.(14,15) Comme il y a encore controverse à ce sujet, la prudence est de rigueur. D’ailleurs, à cause de cet effet anticoagulant potentiel, il est recommandé de ne pas consommer de fortes doses de gingembre avant une chirurgie.

Une petite curiosité

Le gingembre (frais, en extrait ou en poudre) a définitivement une odeur caractéristique difficile à masquer. Des chercheurs se sont penchés sur la capacité des volontaires à détecter le gingembre. Il semble que, malgré les efforts déployés pour en masquer l’odeur, 65% des volontaires ont bien identifié le produit.(16)

Un cadeau pour Noël

Le vin chaud trouve ses origines en Europe du Nord, principalement dans les pays germaniques où il se nomme Glühwein. Son histoire commence probablement au Moyen Âge, quoique les premiers artéfacts qui rappellent son usage remontent au 15e siècle.(17,18) Le vin chaud est une boisson réconfortante incomparable quand on rentre du froid, d’une journée de ski par exemple. Moins calorique que le chocolat chaud, il laisse une douce impression de chaleur.

Les recettes de vin chaud sont aussi nombreuses que les utilisateurs… voici donc mon petit cadeau, ma recette personnelle (pour 3 à 6 personnes):

·1 bouteille de vin rouge (pas besoin de prendre un grand cru!)

·quelques bâtons de cannelle (autant qu’il y a de convives)

·4-5 clous de girofle

·quelques tranches de gingembre frais (1 à 2 cm)

·7-8 grains de poivre de Jamaïque(le fameux All spice)

Faites chauffer doucement, jusqu’à obtention d’un léger frémissement. Servez dans une tasse et mettez-y l’un des bâtons de cannelle.

Le fait de chauffer le vin le désalcoolise puisque l’alcool s’évapore longtemps avant le point d’ébullition du liquide. Le point d’ébullition de l’alcool est de 78 degrés Celsius alors que celui de l’eau est de 100 degrés C.

Variantes:

·Couper le vin de jus d’atocas moitié-moitié.

·Jus chaud: Remplacer le vin par du jus d’atocas et/ou de pommes.

Références

1.Encyclopédie des aliments, Le gingembre au fil du temps par Paulette Vanier. http://www.passeportsante.net/fr/Nutrition/EncyclopedieAliments/Fiche.aspx?doc=gingembre_nu

2.Patrick Challazet, pérégrination gastronomique http://www.chazallet.com/web_patchaz/appli/view_content.asp?cid=150

3.Bliddal H, Rosetzsky A, Schlichting P, Weidner MS, Andersen LA, Ibfelt HH, Christensen K, Jensen ON, Barslev J. A randomized, placebo-controlled, cross-over study of ginger extracts and ibuprofen in osteoarthritis. Osteoarthritis Cartilage. 2000 Jan;8(1):9-12. PubMed PMID: 10607493.

4.Altman RD, Marcussen KC. Effects of a ginger extract on knee pain in patients with osteoarthritis. Arthritis Rheum. 2001 Nov;44(11):2531-8. PubMed PMID: 11710709.

5.The Complete German Commission E Monographs, Therapeutic Guide to herbal Medicines. Blumenthal M et al 1998. American Botanical Council, 6200 Manor Rd, Austin, Texas, 78723.

6.Fischer W et al. Ginger treatment of hyperemesis gravidum. Eur J Obstet Gynecol Reprod Biol 1990;38:19-24

7.Vutyavanich T, Kraisarin T, Ruangsri R. Ginger for nausea and vomiting in pregnancy: randomized, double-masked, placebo-controlled trial. Obstet Gynecol. 2001 Apr;97(4):577-82. PubMed PMID: 11275030.

8.Borrelli F, Capasso R, Aviello G, Pittler MH, Izzo AA. Effectiveness and safety of ginger in the treatment of pregnancy-induced nausea and vomiting. Obstet Gynecol 2005 Apr;105(4):849-56. PubMed PMID: 15802416.

9.Ernst E, Pittler MH. Efficacy of ginger for nausea and vomiting: a systematic review of randomized clinical trials. Br J Anaesth 2000;84(3):367-71.PMID: 10793599

10.Boone SA, Shields KM. Treating pregnancy-related nausea and vomiting with ginger. Ann Pharmacother. 2005 Oct;39(10):1710-3PubMed PMID:16131535.

11.Zick SM, Ruffin MT, Lee J, Normolle DP, Siden R, Alrawi S, Brenner DE. Phase II trial of encapsulated ginger as a treatment for chemotherapy-induced nausea and vomiting. Support Care Cancer. 2009 May;17(5):563-72. Epub 2008 Nov 13. PubMed PMID: 19005687.

12.Wu KL, Rayner CK, Chuah SK, et al. Effects of ginger on gastric emptying and motility in healthy humans. Eur J Gastroenterol Hepatol. 2008 May;20(5):436-40.

13.Natural Medicine Comprehensive Database. Prescriber’s Letter 3120 W. March Lane, PO Box 8190, Stockton, CA www.naturaldatabase.com

14.Jiang X, Blair EY, McLachlan AJ. Investigation of the effects of herbal medicines on warfarin response in healthysubjects: a population pharmacokinetic-pharmacodynamic modeling approach. J Clin Pharmacol. 2006 Nov;46(11):1370-8.

15.Jiang X, Williams KM, Liauw WS, et al. Effect of ginkgo and ginger on the pharmacokinetics and pharmacodynamics of warfarin in healthy subjects. Br J Clin Pharmacol. 2005 Apr;59(4):425-32.

16.Zick SM, Blume A, Normolle D, Ruffin M. Challenges in herbal research: a randomized clinical trial to assess blinding with ginger. Complement Ther Med. 2005 Jun;13(2):101-6.

17.Mulled wine sur Wikipedia http://en.wikipedia.org/wiki/Mulled_wine

18.Mulled Wine By Allon Beck, December 15, 2003, http://web.med.harvard.edu/sites/murmur/html/articles/121503/121503_abeck.asp

10 réflexions au sujet de « Route des épices: le gingembre »

  1. Carolyne

    Je suis enchantée d’en savoir plus sur une de mes épices préférées.
    Aussi , j’ai déjà essayé le Sake, mais pas le vin chaud.
    Connais-tu le pourcentage approximatif d’alcool évaporé du vin vs le temps requis ? Je trouve ça très intéressant lorsqu’on veut profiter des vertus du vin sans les inconvénients de l’alcool.

    Merci beaucoup Jean-Yves pour la p’tite recette ‘cadeau’.
    Je tenterai l’expérience et le boirai à votre santé cher apothicaire…épicurien ! ;o)

    Répondre
    1. JYD Auteur de l’article

      Bonjour Carolyne,
      En principe, si le vin bouille, même légèrement, il a atteint environ 100 degrés Celsius. Donc, il s’est débarassé de la presque totalité de l’alcool.
      Santé!

      Répondre
  2. Jocelyne

    Bonjour Jean-Yves,

    J’espère que tu vas bien. Bravo, très intéressant! Fan du gingembre, je me demande si les tisanes dont l’ingrédient principal est le gingembre peuvent avoir les effets anti-inflammatoires propres à la racine fraîche. Également, j’ai une petite question : pourquoi les traducteurs sont-ils mentionnés dans l’article? Merci à l’avance et bonne journée.

    Jocelyne

    Répondre
    1. JYD Auteur de l’article

      Bonjour Jocelyne,
      Je ne suis pas sûr que les effets anti-inflammatoires puissent être reliés à la racine fraiche. Les extraits et la racine séchée présentent des effets anti-inflammatoires. Dans la médecine traditionnelle chinoise, on donne des effets différents au gingembre selon qu’il est frais ou séché. Séché, il est plus fort, plus chaud et plus stimulant.
      Pour votre commentaire sur les traducteurs, je ne comprends pas. Où sont-ils mentionnés ? S’il s’agit de traduction alors vin chaud = mulled wined = glühwein.
      Au plaisir et santé!

      Répondre
  3. Marise

    Bonjour Jean-Yves,

    Je suis aromathérapeute et j’aimerais vous parler un peu de l’huile essentielle authentique de gingembre (extraite de la racine).

    Comme la racine de gingembre elle est une excellente tonique du système digestif. (2 à 3 gouttes diluées dans 1/2 c. à thé d’huile végétale, au besoin). Elle possède également des actions anti-inflammatoires utiles dans les cas de rhumatismes par exemple. Toutefois d’autres huiles essentielles sont nettement supérieures (et moins coûteuses) que le gingembre si on recherche une action anti-inflammatoire. L’eucalyptus citriodora (et non eucalyptus radiata)est un anti-inflammatoire fiable à utiliser en per-cutané.

    Pour ce qui est de la réputation aphrodisiaque du gingembre, cela vient du fait que l’huile essentielle de gingembre contient des molécules de la famille biochimique des sesquiterpénols (le trans-nérolidol) et des sesquiterpènes. Or ces molécules sont hormon-like et oestrogène-like d’ou ses indications en cas de fatique sexuelle, impuissance et frigidité !

    Répondre
    1. JYD Auteur de l’article

      Bonjour Marise,
      Je veux bien prendre votre avis, mais en terme de documentation, on ne peut pas parler de validation. On appelle ça une anecdote basée sur l’expérience clinique. C’est d’ailleurs le plus gros problème de l’aromathérapie. Ce n’est pas que les huiles ne fonctionnent pas, loin de là. Plutôt, la preuve en terme de documentation, d’étude clinique est absente.
      Le monde médical ne se fie plus à la pharmacologie. Ce monde ne carbure qu’aux études cliniques.
      Merci
      et Santé!

      Répondre
    2. Jocelyne

      Merci Jean-Yves, c’est de cet extrait dont je parlais au sujet des traducteurs.

      5) Cette mise en garde n’est aucunement référencée et même les traducteurs sont en désaccord avec cette restriction.

      Bonne fin de semaine!

      Jocelyne

      Répondre
      1. JYD Auteur de l’article

        Bonjour Jocelyne,
        On a beau écrire quelque chose, on finit par ne plus le voir.
        En effet, il s’agit de Mark Blumenthal et collaborateurs du American Botanical Council qui écrivaient ceci à la suite de la contre-indication en grossesse : « A review of clinical literature could not justify this caution. There is no evidence that ginger causes harm to the mother or the fetus » dans l’édition anglaise de 1998. Dans ce cas-ci, il s’agit de plus qu’une simple traduction. Historiquement, la 1ère édition américaine des monographies de la commission E allemande est un ouvrage qui a fait époque. Elle a été effectuée et révisée par les plus grands spécialistes de la question dont Varo Tyler.
        Au plaisir!

        Répondre
  4. Ping : jydionne.com, un temps des fêtes épicés | Tu dois nourrir ta vie!!

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